Notre époque a érigé la rentabilité, la performance, la productivité en valeurs phares des entreprises et du collectif social. La dureté de ce modèle écrase l’humain sous l’économique. Elle pourrait bien, par ses excès, redonner une aura de désirabilité à des qualités telles que la douceur ou la bonté. A priori un peu désuètes, elles concourent pourtant grandement au bien-vivre ensemble.

L’esprit de douceur
La douceur n’est pas l’effacement de soi. Elle implique au contraire de se fréquenter et de se connaître intimement, de s’affirmer quand il le faut et de réaliser ses talents avec confiance, sans vouloir à tout prix s’imposer. Ainsi ne sera-t-on pas porté à bousculer, agresser, dominer ou contrôler, par crainte de l’insuccès.
La douceur devient alors le fruit d’une nature facile et tolérante aux circonstances. Elle manifeste d’une grande sobriété dans l’expression de soi : on ne voit pas la personne sur-réagir aux situations.
Et pour atteindre ce résultat, mieux vaut avoir délibérément adopté la discipline de ne produire aucune pensée négative sur ce qui se passe. Aucun agacement, aucun jugement, aucune accusation ni tentation de vouloir changer l’autre, vaine tentative le plus souvent, aucune volonté d’intervenir à mauvais escient hors des responsabilités qui sont les nôtres. Cultiver ainsi une distante mais bienveillante neutralité, par laquelle on ne s’interpose pas inutilement dans le cours des choses. C’est là que l’on croise le principe taoïste de non-agir, de non intervention.
Wuwei, l’éthique de la douceur
Autant l’inaction en tant qu’incapacité d’agir est signe de faiblesse, autant Wuwei, le non-agir, la neutralité, devient dans certaines circonstances un choix vertueux. Regarder une scène sans chercher absolument à y intervenir ou, bien pire, à y réagir ! Quelques siècles auparavant, les Vedas préconisaient déjà d’adopter sagement la position de l’Observateur ou du Témoin, posture que préconisent également les enseignements du Raja Yoga. Celui qui regarde, sans attirance ni répulsion, sans attachement non plus. Qui garde une saine distance avec les événements. Qui agit ensuite de manière juste…
Le Wuwei, concept politique de prudence et d’intelligence qui a fait le succès des dynasties chinoises au cours des siècles, propose la non-intervention dans le déroulement des événements en cours, afin de ne pas en contrarier le flux et ainsi de préserver l’ordre cosmique logique.
Ce flux se compose de toutes les actions, interactions et réactions en chaîne qui forment la trame de notre théâtre individuel et collectif. Il y a un réel intérêt à ne pas l’alourdir ni le complexifier à l’extrême et à bannir, en conséquence, toute intrusion maladroite dans le déroulement des choses qui ne nous concernent pas directement.
Ce concept reste pertinent dans notre époque de passions, d’opinions sans réflexion, de réactivité virale et de perte de distance au moindre événement qui se produit.
Certes, l’injonction de NE PAS faire, NE PAS dire, peut apparaître bien contrariante ! Ne pas agir et observer, certains tempéraments s’y conforment naturellement. Pour les autres, j’aime relier ce concept à l’éthique ou à l’esprit de DOUCEUR auquel il s’apparente et qui peut le nourrir de l’intérieur. L’injonction du non-agir devient alors une suggestion d’ETRE, tout simplement.
Ce renoncement partiel à l’action ou à la parole est en fait actif : l’esprit de douceur favorise une attitude observatrice qui, loin d’être passive, conduit à apporter, au bon moment et sans y paraître, l’élément qui manque à une situation, ou la touche qui manque à une relation, puis à s’effacer discrètement…
L’œuvre invisible de la bonté
La bonté favorise l’épanouissement de la vie. Tout le contraire de notre époque de déconstruction généralisée. Nous sommes dans un grand chantier de destruction des individus, des nations, des valeurs, de la nature, de la vie biologique. Mais toujours plus haut, nous chantons la chanson de l’idéologie du progrès censé nous procurer toujours plus de conquêtes et de conforts. Les conquêtes matérielles ne sont pourtant pas synonymes de bonheur et nous le savons bien.
Tout au contraire, il serait urgent de retrouver un esprit créateur capable d’initier une réalité différente. Et patiemment, amoureusement, creuser le sillon de l’esprit bon et bienveillant vis-à-vis de soi-même et des autres, comme de la nature. Tisser un lien de bon sens et d’intégration, de vivre ensemble.
Une paire parfaitement assortie
Douceur et Bonté fondent ainsi utilement le non-agir. Tout comme le mouvement de la cascade vivifie l’eau claire, la bonté nourrit le cœur de celui qui la possède et de celui qui la rencontre, tandis que la douceur préserve la qualité de l’existant.
Tout comme la bonté, la douceur ne s’acquiert pas de l’extérieur, comme on apprend une discipline physique ou intellectuelle. Elle s’installe naturellement au fil des méditations sur l’âme, notre véritable identité selon le Raja Yoga. Il en résulte une absence d’aspérité qui ne produit ni forte affirmation de soi ni résistance. Ni forte projection ni repli.
L’être qui incarne ces qualités ne se remarque pas a priori. Mais quand on rencontre un tel être, on le reconnaît. Le mental se tait, le cœur se dilate. Un tel être fait du bien. On ne sait pas s’il fait le Bien, catégorie morale. Mais il fait du bien, car il vous reconnaît et vous respecte en tant que personne et il vous veut du bien. C’est donc son intention, ou plus exactement son absence d’intention égoïste à votre égard, augmentée d’un regard vif et bienveillant qui le signale, qui est sa marque.
Ainsi, en s’inspirant des catégories de Platon, pourrait-on dire que le Bon emplit le cœur, le Vrai comble l’intelligence et le Beau qui en résulte nous émerveille.
